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Comment s’est opérée votre rencontre avec la Maison des Arts d’Évreux ?
Mon père était restaurateur de tableaux, peintre et musicien. Ma mère est toujours passionnée de littérature, de poésie, elle nous emmenait, enfants voir des expositions, des pièces de théâtre comme les spectacles d’Ariane Mnouckine au Théâtre du Soleil. On allait souvent à Sacquenville au café-concert où nous allions voir les comédiens, c’était dans les années 70. Nous, les enfants, on baignait dans un monde où l’art, la création faisait partie de notre quotidien.
D’où est venue cet intérêt pour l’art contemporain ?
Cela s’est fait dans la continuité de mon éducation artistique familiale et évidemment lorsque je suis entrée à la Maison des Arts. Tout y était lié, l’enseignement, les expositions, les projets.
Dans quelles conditions êtes-vous rentrée à la Maison des Arts ?
Après mon bac Arts plastiques c’était soit les Beaux-Arts de Rouen ou passer le concours d’entrée à l’IUT de Paris pour une formation courte (Carrières socio –culturelles) qui me permettait d’avoir un diplôme Universitaire de Technologie en 2 ans et ainsi travailler rapidement. J’ai réussi le concours et c’est au sein de cette formation que j’ai fait des stages, exclusivement dans le milieu artistique et culturel car c’est là où je souhaitais travailler.
Mon premier stage a eu lieu au Musée d’art Moderne de la Ville de Paris, au Musée des Enfants exactement. Et j’ai eu la chance d’être invitée par Christian Ferré à suivre mon deuxième stage à la Maison des Arts. J’ai ensuite été voir Solange Baudoux élue à la culture de 1977 à 1995 sous les mandatures de Rolland Plaisance. Initiatrice de la création de la Maison des Arts, elle était plasticienne et présidente de la Fédération des académies populaires d’arts plastiques issues de l’Education Populaire après-guerre. Je voulais travailler à la Maison des Arts. Je me sentais bien dans les ateliers, le projet me passionnait, tout était à faire, l’équipe était incroyable et je pouvais, sur mon temps libre continuer à dessiner dans les ateliers.
Christian Ferré et Solange Baudoux ont soutenu ma candidature. Solange a fait en sorte que mon poste soit subventionné par le Ministère de la culture durant deux ans. J’ai été embauchée en novembre 1982.
Quels ressentis, souvenirs particuliers gardez-vous de votre premier contact avec la Maison des Arts.
Elle ouvre en février 1981. J’étais présente lors de l’inauguration. J’avais 20 ans. J’étais très impressionnée par l’équipe des enseignants : Christian Ferré, Maryvonne Salle, Jean Rault, Alain Dupuis et Solange Baudoux qui étaient des personnes très engagées, avec des parcours solides en tant qu’artistes. Ils et elle mobilisaient toutes leurs énergies pour faire vivre cette nouvelle maison dans la ville à travers des ateliers de pratiques artistiques qui étaient conçus comme des laboratoires de recherches tout en étant accessibles à toutes et tous. C’était un projet très ambitieux.
Quelle fut l’évolution de votre carrière au sein de la Maison des arts ?
Je suis entrée en tant que coordinatrice des ateliers en 1982. J’étais chargée de faire le lien entre les enseignants, les élèves et le service culturel. Je m’occupais beaucoup de l’administratif, de l’accueil des élèves, de la mise en place des projets. La maison était toute neuve, il fallait tout inventer. J’étais très jeune, j’ouvrais grand mes yeux et mes oreilles pour comprendre, apprendre et mener mes missions. J’ai assuré l’interim de direction après le départ de Maurice Maillard fin 2009 avant d’être nommée en 2014, directrice de la Maison des Arts par monsieur Guy Lefrand.
Durant toutes ces années, j’ai essayé de préserver l’énergie et la liberté de l’équipe des enseignants-artistes indispensable pour maintenir l’inventivité des projets artistiques et pédagogiques dans un cadre professionnel de service public. Mon fil rouge a été de restée vigilante pour que ce lieu soit le plus vivant possible, que les portes et fenêtres de cette maison restent grandes ouvertes, que « l’air circule ».
Quels ont été les principales évolutions de la Maison des Arts pendant toutes ces décennies ?
Durant les premières années d’ouverture, il n’y a pas eu de direction officielle à la Maison des Arts, les décisions étaient prises de manière collégiale, c’était parfois compliqué pour moi de m’y retrouver au milieu de ses personnalités fortes et passionnées. Mais concrètement, c’était Solange Baudoux en tant qu’élue et Christian Ferré qui étaient mes repères. Il a été nommé directeur en 1988. Cette nomination a clarifié le fonctionnement. C’était une période riche d’inventions, de projets participatifs et de fêtes aussi. Cette maison devait être au cœur de la cité en développant les ateliers, en organisant des expositions d’artistes complétant la pédagogie dans les ateliers. Il fallait créer des évènements, créer des liens avec le public en proposant des rendez-vous festifs comme la Fête de la peinture dans la ville et les jardins, faire de cette maison un lieu de vie à l’intérieur et à l’extérieur. L’ambiance était parfois compliquée dans l’équipe, les tempéraments étaient bien trempés !
Nous avions créé un collectif de plasticien.nes qui s’appelait Motion avec les élèves de l’atelier de Christian, monté des projets avec le Festival Rock, dans les écoles d’Évreux, participé à deux films réalisés par Christophe Leforestier, élève à cette époque à la Maison des Arts, organisé des stages avec des artistes intervenants ou avec Ferré …
Le premier atelier des enfants s’est ouvert quelques années après. Christian me faisait confiance dans la mise en œuvre. Il m’a beaucoup appris tant au niveau professionnel que dans son atelier où j’ai suivi ses cours de dessin-peinture durant de nombreuses années. Il est parti à la retraite et c’est Maurice Maillard qui a été nommé directeur en 1997.
Maurice a développé toute la dynamique autour de la gravure à travers son atelier et lors d’expositions d’artistes. Il a été également l’initiateur de l’Art du Temps dans les jardins de la Ville où les artistes présentaient leurs œuvres sur la thématique du végétal. Il est à l’origine de la venue de Tadashi Kawamata qui fut un évènement d’envergure nationale. Ce projet très contesté a créé une dynamique incroyable dans la maison, dans la ville et évidemment bien au-delà. C’était un moment singulier et passionnant avec des débats dans les cafés, les commerces sur la place de l’artiste dans la cité.
Maurice a organisé de très belles expositions en partenariat avec le Musée et la Médiathèque. Je pense à celles de Pincemin, Garouste, Alexandre Hollan. Christian Ferré et la première équipe des enseignants ont construit les fondations de cette maison dans ses principes, ses missions. Maurice en a fait une institution culturelle reconnue.
Pour ma part, j’ai fait mon possible pour être à l’écoute des initiatives de l’équipe pédagogique, administrative et technique et en développant la dynamique de diffusion de l’art à travers la programmation des expositions, en soutenant la jeune création, en développant les partenariats avec les acteurs professionnels des divers secteurs sur la ville, territoire normand et au-delà dans le domaine de l’éducation, de l’enseignement supérieur, des loisirs, de la santé, du social… avec le soutien par exemple de la Cité Éducative sur les quartiers de La Madeleine, Nétreville et Navarre avec les écoles, les centres sociaux et associations pour des actions de médiation, en proposant la venue de jeunes artistes issu.e.s des écoles supérieures d’art de Normandie (Rouen, Le Havre –Caen ) en vue de projets co-construits avec les partenaires soit des ateliers Hors les Murs pour les enfants et les familles durant les vacances scolaires.
Un moment fort tient aussi au partenariat avec le Centre Pompidou sur une convention triennale (2016-2018) qui a été le départ d’un cycle d’expositions pour le jeune public, présenté à chaque printemps en résonnance au festival du Livre jeunesse avec la Médiathèque. Je veux aussi mentionner le partenariat avec l’École Supérieure d’Art et de Design de Le Havre-Rouen pour la mise en place de la formation post-bac, la classe préparatoire dont nous pouvons être fier.e.s au vu du taux très positif de réussites aux concours des écoles d’art.
Quelles séquences artistiques particulièrement fortes tissent l’histoire de la Maison des arts ?
Le premier qui me vient à l’esprit c’est au tout début lorsque nous avons monté le projet autour des Noces de Cana du peintre de la Renaissance, Véronèse. Tous les élèves des ateliers y ont travaillé. Il y avait des peintures monumentales, des photographies, des sculptures, des dessins, c’était magnifique ! Le public se promenait dans tous les étages de la Maison pour découvrir l’ensemble. Les fêtes de la peinture ont également marqué leur époque. Les élèves de la Maison des Arts et les peintres amateurs dessinaient sur la place de l’Hôtel de Ville, au jardin public, on faisait de grands déjeuners sur l’herbe où les gens apportaient leurs pique-nique et venaient découvrir les réalisations tout au long de la journée.
La passerelle de Kawamata est évidemment un moment fort, des étudiants du monde entier sont venus travailler avec lui et se sont joints aux habitants d’Evreux volontaires pour aider à la construction de la passerelle. Simultanément la Compagnie Bernard Lubat était invitée à créer un évènement pour l’inauguration de la passerelle. Durant un an nous avons inventé des instruments, fait des recherches dans tous les ateliers sur la thématique du lien entre la musique et les arts plastiques. Il y avait des rendez-vous avec la Compagnie Lubat et les musicien.nes d’Évreux, rockers, punks, chanteurs et chanteuses lyriques, rappeurs, percussionnistes, batteurs, guitaristes… pour imaginer une partition partagée et jouée pour l’inauguration. Mon frère Pierre Jaillette, musicien, faisait le lien avec les musiciens d’Evreux et la Compagnie. Cet évènement nous a nourrit, émancipé et nous a permis par la suite de développer des ateliers d’arts plastiques à Uzeste, une sorte de village-festival où vivaient la plupart des membres de la Compagnie Lubat et cela durant plus de dix années.
Je citerais aussi les expositions issues de l’atelier Des Habits et Moi et du partenariat avec l’association Éducation et Formation portées par Cécile Marical et Josette Folliot qui ont eu un énorme succès auprès du public.
Il y a eu beaucoup de rencontres, d’échanges avec des personnalités remarquables, je ne pourrais toutes les citer, en 44 ans, vous imaginez… et de très belles expositions d’artistes exceptionnels grâce à l’implication des enseignant.e.s. Des expositions collectives aussi telles que « Les Inattendus », regroupant des artistes d’art brut dont les commissaires étaient Jacques et Marie Rose Lortet pour l’exposition « Fils croisés » qu’elle et lui ont organisé avec, entre autres Sheila Hyckx, figure désormais internationale de l’art textile, Simone Pheulpin…
Je veux aussi citer les expositions de Mina Mond, Stéphane Blanquet proposées par Emilie Gomis, Benoit Jacques l’année dernière présenté par Fabrice Houdry, les expositions d’auteurs de BD telles que Dodier en 2017, Thierry Murat et Xavier Coste en 2021 et la plus récente, la magnifique exposition de l’écrivain-dessinateur François Place proposée et scénographiée par Frédéric Bihel, il y en a évidemment bien d’autres…
Comment et pourquoi faire naître une classe préparatoire aux concours d’entrée des écoles d’art et de desing au sein de la Maison des Arts ?
Depuis sa création de nombreux élèves ont préparé leurs concours d’entrée en école d’art. Mais ouvrir une classe prépa à raison de plus de 30 heures de cours par semaine était une opportunité accrue d’accéder en une année à une formation supérieure artistique très complète et pour des jeunes gens qui viennent pour la plupart des villes et villages proches d’Évreux.
De plus, une classe préparatoire publique est beaucoup plus accessible financièrement pour les familles. C’est le directeur de l’Ecole supérieure de Rouen le Havre, Thierry Heynen qui m’a appelé un jour en 2017 pour monter ce projet en partenariat. C’était une belle reconnaissance venant d’une École Supérieure d’art de la qualité du travail pédagogique mené par les enseignants-artistes dans nos ateliers.
Après le travail de conception pédagogique et administrative réalisé avec la Direction de la culture et mon équipe, j’ai présenté le projet à la Municipalité qui l’a tout de suite soutenu. La classe prépa ouvrait en 2019.
L’art contemporain est souvent décrit comme obscur, élitiste, destiné à un public qui cultive l’entre-soi… que répondez-vous ?
Les artistes interrogent le monde et créent à travers leurs œuvres des terrains de réflexion et d’émotions partagés avec le public. Parfois, le rapport aux œuvres n’est pas évident, il manque les clés pour décrypter le sens de l’œuvre, on peut ressentir un manque de confiance, une illégitimité à s’intéresser à l’art contemporain. Cette distance peut venir de très loin, l’art, la culture institutionnelle ont été réservés pendant des siècles aux classes privilégiées. Il peut y avoir une distance, des préjugés, alors on s’en éloigne, on se dit que ce n’est pas pour soi.
Pour lutter contre cette appréhension de multiples actions de médiation sont menées aujourd’hui dans les lieux culturels. Elles accompagnent le public à s’exprimer plus librement, sans a priori, en donnant des clés simples et claires pour mieux comprendre l’univers de l’artiste, son histoire, sa démarche, sa technique. Mais c’est bien aussi de laisser parfois des espaces d’incompréhension afin de laisser chacun et chacune imaginer, inventer, accueillir sa propre réponse.
Les enfants ont un rapport direct aux œuvres d’art et dans de nombreuses écoles, dès le plus jeune âge, des ateliers sont mis en place afin que le lien ne se rompt pas avec leur créativité et les œuvres tout au long de leur développement. C’est ce qui leur permettra, plus tard, lorsqu’ils et elles seront adultes, d’aller à la rencontre des œuvres de manière spontanée que ce soit vers les arts visuels, la musique, la danse, le théâtre, la littérature…
La Maison des Arts cultive des liens avec les autres acteurs culturels locaux ?
La Maison des Arts est un lieu en mouvement permanent, in situ et hors les murs. Comme je l’indiquai, beaucoup d’actions ont été mises en place avec les lieux culturels de la ville, les institutions culturelles, le milieu associatif dans les quartiers mais aussi avec les acteurs de la santé, de la justice, des entreprises, de l’Éducation Nationale, des centres de loisirs, … Nous sommes naturellement reliés avec la Direction de la Culture et les autres acteurs du secteur et menons un travail de fond avec nos partenaires sur le territoire de la ville, de l’EPN et bien au-delà.
Comment voyez-vous l’avenir de la Maison des Arts qui a peu d’équivalent en France ?
Je lui souhaite une belle et longue vie !
La Maison des Arts est une école d’art territoriale. Elle fait partie des structures culturelles mises en place par les élu.e.s d’Evreux depuis son ouverture pour les habitants petits et grands dans le cadre des droits culturels, de la formation, de l’éducation culturelle et artistique pour les citoyens.
Cela signifie la prise en considération des besoins créatifs de chacun et chacune, l’accès à la connaissance et aux œuvres d’art. Cette offre participe à l’émancipation, à la santé mentale, au besoin d’apprendre, propre à chaque individu.
De nombreuses expériences scientifiques ont démontré le rôle de l’activité artistique sur le développement et l’épanouissement de l’être humain. Et cela fait 35 000 ans que des hommes et des femmes dessinent…
Si c’était à refaire, vous repasseriez toute votre vie professionnelle à la Maion des Arts
Je le referais sans hésiter !
J’ai eu cette chance de rencontrer des personnes exceptionnelles, beaucoup d’artistes sont devenus des ami.e.s, le travail mené au quotidien avec les enseignants et enseignantes de la Maison des Arts, l’équipe administrative et technique, les collègues de la ville, les partenaires, toute cette dynamique professionnelle et partagée m’a énormément enrichie.
Il y a eu également les liens et projets aux côtés des directeurs et directrices de la culture, des élu.e.s et particulièrement les adjoint.e.s à la culture : Solange Baudoux, bien sûr, Anne Marie Conté, Catherine Caillat et Jean Pierre Pavon avec qui j’ai travaillé durant de longues années.
Il y a eu des moments compliqués aussi et cela fait partie de cette longue traversée. Ce qui m’a aidé dans ces moments là c’est que je m’imaginais toujours le petit garçon ou la petite fille qui se préparait, le carton à dessin sous le bras pour aller à son cours à la Maison des Arts. Et cela me recentrait sur le sens de mon travail et me faisait tenir bon.
Très bientôt jeune retraitée, quels sont vos projets ?
J’ai toujours continué à dessiner parallèlement à mon activité professionnelle. J’ai exposé mon travail de manière individuelle et collective dans divers lieux. Avec les Editions Erès dans plusieurs librairies et médiathèques du midi de la France (Toulouse, Aniane, Brianon… dans le cadre de la collection Po et Psy qui rapproche poètes et artistes plasticiens et photographes. À Evreux, j’ai présenté ma série de dessins sur le ciel et les nuages intitulée « Cosmogonies » en 2011, invitée par l’abbé Bigot, au presbytère de Saint Taurin pour inaugurer la galerie d’exposition qu’il avait ouvert au fond de son jardin.
En 2018, à la Médiathèque Rolland Plaisance, des dessins ont été exposés, édités dans le cadre d’une anthologie des œuvres de Garcia Lorca.
Il y a eu aussi l’exposition « Météorologiques » en 2023 au Musée d’art Moderne André Malraux au Havre à laquelle j’ai participé. En 2024 j’ai présenté « les mécaniques célestes » à la Maladrerie de Gravigny, invitée par l’association « ç’a gravit ». Dernièrement une partie de la série « les robes » à la Médiathèque Andrée Chedid à Paris dans le 15ème… D’autre projets sont en cours. Je vais désormais avoir plus de temps pour écrire et dessiner dans mon atelier, dans mon jardin, dans la forêt, en bord de mer et jouer de la musique avec les amis. Peut-être vais-je proposer des ateliers de dessin dans la nature, chemin faisant…