Appel du 18 juin
Madame la Préfète,
Monsieur le Député,
Madame la représentante du Conseil général de l’Eure,
Messieurs les représentants du monde combattant,
Mesdames et Messieurs les porte-drapeaux,
Mon colonel,
Madame Bootler, représentante du maire de Rüsselsheim,
Mesdames et Messieurs,
71 ans après, la perception de l’appel du Général de Gaulle au sursaut de la France, de ses forces combattantes et de ses citoyens, a peu à peu évolué dans les esprits. Il y a en effet plusieurs façons d’interroger, de se souvenir et peut-être même, de s’inspirer, de cet acte de courage et d’insoumission.
Il y a tout d’abord l’acte militaire, fondateur de la France Libre et premier moment de la Résistance française.
De Gaulle, c’est avant tout un soldat.
Nommé Sous-secrétaire d’Etat à la Défense en juin 40, il connaît l’état catastrophique de l’armée française, mais il sait, aussi, que tout n’est pas perdu. L’Armée française est en effet encore robuste dans ses colonies, ses forces navales sont parmi les plus puissantes du monde, et l’armée de l’air a encore les moyens de se battre. Contrairement aux affirmations de responsables comme le général Weygand, l’Amiral Darlan et bien sûr le Maréchal Pétain, la poursuite du combat depuis l’Afrique du Nord est donc tout à fait possible.
Mais l’opportunité d’abattre la République parlementaire sera finalement plus forte. Malgré l’appel à poursuivre la lutte de personnalités comme Paul Reynaud, Georges Mandel, Léon Blum ou d’un homme politique bien connu dans l’Eure, Pierre Mendes-France, alors simple Député, ceux qui seront, bientôt, appelés les hommes de Vichy complotent, et finalement, l’emportent. L’Armistice est signé le 22 juin, laissant ainsi le Royaume-Uni seul dans la lutte.
Et puis, l’appel du 18 juin, c’est également un acte d’histoire, le moment où la longue tragédie des années 30 trouve, enfin, un point d’arrêt. Car, jusqu’alors, cette décennie vit les résistances aux totalitarismes échouées sur tout le continent européen.
En Allemagne, l’absence de Front Populaire, comme en Espagne, ou en France, va faciliter, en effet, l’accession au pouvoir d’Hitler, et l’écrasement, par les Nazis, de la résistance de communistes, de socialistes, de chrétiens, de simples citoyens et même, d’une partie de l’armée allemande. Je profite, d’ailleurs, de la présence de nos amis allemands de Rüsselsheim, pour rappeler que les premiers actes de résistance au nazisme eurent lieu en Allemagne, suscitant la répression féroce des Nazis. Par exemple, de 1933 à 1939, 225 000 personnes seront condamnées, pour motifs politiques, à des peines de prison, plus ou moins longues, et un million d'Allemands et d'Allemandes seront envoyés dans les camps de concentration, pour les mêmes raisons.
L’incapacité des démocraties françaises et britanniques à agir en Espagne, pendant la guerre civile, ou leur « lâche soulagement » de 1938, et leur refus de dire non à Hitler lors de la Conférence de Munich, renforcera le troisième Reich. Et le manque de lucidité des armées alliées face aux nouvelles lois de la Guerre, va fragiliser le dispositif militaire, et sera l’une des explications de la débâcle de 1940.
Mais, si le 17 juin 1940, avec l’appel de Pétain à l’arrêt des combats, marque l’engloutissement de la démocratie française, le 18 juin, au contraire, en constituent, avec la fermeté de Churchill à Londres, les prémisses de la renaissance. Même s’il ne faut jamais la réduire à la seule personne de De Gaulle, tant elle fut politiquement, et socialement, diverse, la flamme de la Résistance française s’est bien allumée le 18 juin. Les débuts, on le sait, furent, pour le moins, laborieux. D’ailleurs, De Gaulle, qui avait le sens de la formule, dira qu’à Londres, en 1940, il n’avait autour de lui « que des juifs lucides, quelques aristocrates et d’autres déclassés ». Puis, c’est le ralliement progressif de territoires de l’Empire à la France Libre, les premiers combats aux côtés des alliés contre les forces de l’Axe en Afrique, le renforcement de la résistance intérieure, unifiée, en mai 1943, grâce notamment à Jean Moulin. C’est cette France là que nous devons saluer à l’occasion de cet anniversaire, celle qui a eu le courage de s’opposer et de tout faire pour libérer notre pays du joug de l’oppression. Cette France qui a caché des juifs pour leur éviter un destin tragique. Cette France qui a souffert de la privation et de la destruction. Cette France qui a finalement entendu l’Appel et qui lui a permis de garder son rang parmi les nations victorieuses et sur la scène internationale. Cette France qui a attendu avec impatience le retour des prisonniers de guerre, ces soldats capturés en juin 1940. Cette France qui, au lendemain de la guerre, bien que mutilée dans sa chair et dans sa terre, a su se reconstruire.
Et, enfin, cet appel, c’est aussi un acte plus personnel, l’aboutissement d’une logique aussi remarquable qu’implacable.
Il faut en effet se représenter, pour ce soldat formé aux vertus de la discipline, et au respect de la hiérarchie, dont les origines, la formation, et le caractère plaident naturellement en faveur de l’ordre et de l’autorité, la signification de cette rupture, de cet arrachement avec les règles et les principes qui constituent, alors, une part de lui-même.
Car, c’est aussi une leçon pour chacun d’entre nous. Dans la vie, il y a ces moments où il faut franchir des Rubicon ou, comme Cortes, brûler ses vaisseaux. Et cela coûte, cela coûte de se séparer de son ancienne peau ! Le psychanalyste français Jacques Lacan a ainsi écrit « c'est ce qui peut se proposer de plus ardu à un homme, et à quoi son être dans le monde ne l'affronte pas si souvent - c'est ce qu'on appelle prendre la parole, j'entends la sienne, tout le contraire de dire oui à celle du voisin ».
De Gaulle dira, lui, à l’écrivain André Malraux, que le 18 juin, « ce fut épouvantable ». Le sort véritablement était jeté pour cet homme, sans possibilité de retour en arrière. De Gaulle entrait ainsi dans la peau de celui dont il avait peint, quelques années plus tôt, dans son ouvrage, Le Fil de l’épée, l’homme de caractère qui, « assuré dans ses jugements et conscients de sa force », tire de lui seul « sa décision et sa fermeté ». Confronté aux périls majeurs qui s’annoncent, appelé par le « salut commun » à témoigner de « l’initiative », du « goût du risque », l’homme de caractère est poussé au « premier plan » par « une sorte de lame de fond ».
Mais si De Gaulle est un homme de caractère, il fut aussi un visionnaire et un homme de paix. Avec le chancelier allemand Konrad Adenauer, qui, lui aussi, résista au nazisme, il permettra l’éclosion de la réconciliation franco-allemande du début des années 60, qui apporta tant, à notre continent, et à nos deux peuples. Le Traité de l’Elysée de 1963 a ainsi marqué les débuts de l’amitié franco-allemande, qui permit la création du système monétaire européen, la monnaie unique, la politique de défense commune, la chaîne de télévision Arte ou le manuel d’histoire commun franco-allemand.
Les jeunes générations des deux pays doivent se souvenir. Merci, donc, aux jeunes qui sont présents aujourd’hui, comme Aurélien, qui va bientôt prononcer le discours, et aux enfants de Brosville qui vont déposer une gerbe de roses. Merci, aussi, au Colonel Durand pour ses actions en faveur du souvenir français dans notre Département.
Voilà, je ne serai pas plus long. Je terminerai mon propos en prenant, moi aussi, un petit risque, qui est de parler allemand, comme je l’ai fait d’ailleurs à Rüsselsheim il y a quelques semaines. Je vais ainsi citer le poète Friedrich Hölderlin : « Wo aber Gefahr ist wächst das Rettende auch » « C'est quand le danger est le plus grand, que le salut est le plus proche.»
Vive la République ! Vive la France ! Et vive l’amitié franco-allemande !
Le mardi 21 juin à 12:01:37