Commémoration du 11 novembre 1918

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Mesdames et Messieurs les Élus,
Messieurs les Porte-drapeaux,
Mesdames et Messieurs les Anciens Combattants, Résistants et Déportés,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles, militaires et religieuses,
Chers Concitoyens, Chers Jeunes d’Évreux,
 
Nous sommes aujourd’hui réunis pour commémorer, ensemble, 92 ans après sa signature en forêt de Compiègne, l’armistice du 11 novembre. Cet événement tant attendu, puisque cette guerre devait être courte, redonner l’espoir, l’espoir en la paix, en une paix définitive, puisque cette guerre devait être la « der des ders » après quatre années atroces de sang et de larmes.
Nous connaissons tous le bilan effroyable de la Grande Guerre : 9 millions de morts, 6 millions de mutilés, les plus jeunes de notre vieux continent. N’oublions pas que, venant des quatre coins de l’Empire français de l’Outre Mer, de l’Afrique Noire, de l’Afrique du Nord, de l’Indochine, de l’Océanie, des centaines de milliers d’hommes ont aussi contribué à l’effort de victoire et ont repoussé, avec courage, l’envahisseur, pour beaucoup au sacrifice de leur vie. N’oublions pas non plus ces soldats fusillés pour l’exemple qui, comme le rappelait le Premier Ministre Lionel Jospin en 1998, « épuisés par des attaques condamnées à l’avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d’être sacrifiés. »

Désormais, nous le savons, il n’y a désormais plus de survivant français de la Grande Guerre, l’ancien combattant, ce témoin essentiel, dont Paul Ricoeur disait qu’il est le premier instituteur de la vérité.
Il n’y a plus d’acteurs directs pour conter l’horreur des tranchées, pour rappeler le supplice des poux et des rats, pour témoigner de la perte du camarade de combat, pour dire la souffrance de la chair à jamais meurtrie des « gueules cassées ».
Pour autant, nous connaissons bien les opérations militaires et les conditions de vie des poilus. La littérature ou le cinéma savent en effet nous les narrer.
Ce sont bien sûr les ouvrages d’Erich Maria Remarque, « à l’Ouest Rien de Nouveau » ou « les Croix de Bois » de Roland Dorgeles. C’est le film de Stanley Kubrick, « les sentiers de la gloire ». C’est aussi, plus récemment, le film de Christian Carrion, « Joyeux Noël », qui raconte cet épisode oublié de l’hiver 1914, qui virent des Français, des Allemands et des Ecossais poser le fusil pour aller, une bougie à la main, voir celui d’en face, pourtant décrit depuis des lustres, à l’école aussi bien qu’à la caserne, comme un monstre sanguinaire, et à découvrir ainsi en lui un humain, lui serrer la main, échanger avec lui tabac et chocolat, et lui souhaiter « un joyeux Noël », « Frohe Weihnachten », « Merry Christmas ».
La mémoire de l’événement demeure, donc. Peut-être parce que, s’il y a eu en France 1 400 000 morts, dont 600 000 victimes civiles, le pays compte également, en novembre 1918, 630 000 veuves et 700 000 orphelins de guerre.
Car ne l’oublions-pas : la guerre s’abat aussi sur les survivants, et ceux qui ne sont pas au front.
Ce sont des blessures psychologiques dans toutes les familles françaises, des traumatismes cachés, des histoires d’amour blessées, des remariages, des traces d’un deuil que les enfants et les petits-enfants continueront de porter en eux.
Il faut imaginer, lorsque nous lisons les noms de ceux qui figurent, sur le monument aux morts de notre Hôtel de Ville, la force du bouleversement dans chacune des familles.
Il y a ces enfants qui ne connurent jamais l’étreinte d’un père, et dont le seul souvenir de celui-ci, était la photographie d’un homme jeune, et en uniforme.
Il y a ces villages français du Nord, qui furent purement, et simplement, rayés de la carte.
Il y a ces photos des fêtes de villages, dans les années 20, où les femmes, désormais trop nombreuses, ne pourront, pour certaines, ne jamais se marier et fonder un foyer.
Il y a toutes ces villes, et tous ces villages, qui sur leur place principale voient gravés les noms des disparus, morts pour leur pays.
C’est tout cela la guerre, la tristesse des destins brisés, les corps à jamais marqués, les lieux de vie et d’habitations recouverts du deuil et du Souvenir.

Alors, aujourd’hui, la Guerre épargne notre continent. Mais elle est se fait toujours entendre, et n’a finalement que peu changé de visage, comme les récentes révélations sur la guerre en Irak nous le rappellent. Et si la violence est parfois nécessaire, je pense bien sûr plus particulièrement à la seconde guerre mondiale ou, il y a une dizaine d’années, à l’intervention de l’Otan au Kosovo, il n’y a pas de guerre propre, il n’y pas de guerre sans bavures ni absurdités.Il y avait un député qui l’avait bien compris et qui consacra ses dernières heures à tenter d’empêcher l’Europe de basculer dans l’inhumain. Ce député, c’était Jean Jaurès, qui écrivit que « le péril est grand, mais il n’est pas invincible si nous gardons la clarté de l’esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action. La vue nette du devoir nous donnera la force de le remplir ». Il fut assassiné avant de pouvoir être entendu. Sa parole a assurément manqué à celles et ceux qui, des deux côtés du Rhin, militèrent jusqu’au dernier moment contre l’embrasement de leur continent, cette nouvelle guerre de trente ans qui connaîtra son paroxysme avec la seconde guerre mondiale.
Depuis bien sûr, l’Europe s’est construite. Elle a assuré aux peuples européens la stabilité et, pendant longtemps, le développement économique. Bâtie sur la volonté du « plus jamais ça », elle a pleinement accompli sa mission de réconciliation, entre la France et l’Allemagne notamment. C’est bien sûr l’image d’Helmut Kohl et François Mitterrand, main dans la main, à Verdun, à laquelle nous pensons tous.
Mais si l’Europe doit être fidèle à l’esprit de ses fondateurs, elle ne doit pas se figer dans le souvenir, et a le devoir de répondre aux nouvelles attentes citoyennes. Elle n’est pas encore assez unie, comme l’ont montré les tergiversations de ces derniers mois, sur les façons de résoudre la crise économique.
Et c’est sans doute désormais aux nouvelles générations, de reprendre le flambeau européen, et de prolonger l’esprit et le souffle des pères fondateurs. Cela sera sans doute une façon de demeurer fidèles à l’esprit de la paix que nous célébrons, aussi, aujourd’hui.
Vive Evreux ! Vive la République ! Vive la France ! Et vive la paix !