Souvenons-nous. Le 23 Août 1944, Evreux est libérée ... Occupée depuis le 9 Juin 1940, la ville sera blessée, martyrisée, d'abord par des Messerschmitt, surgis des collines de Cocherel, qui bombardent sauvagement la ville dépourvue du moindre objectif militaire. En quatre raids successifs, se prolongeant jusqu'à la nuit, ils rasent le centre ; onze hectares d'habitations sont détruits ou endommagés gravement, la cathédrale est quasiment anéantie, seule subsiste la tour de l'Horloge. La gare et la Chambre de commerce ne sont plus que ruines fumantes. 560 morts, plus de 300 blessés!
Deux jours plus tard, dévalant par la côte Saint-Michel, les panzers se fraient un passage dans les décombres qui brûlent encore. Pour Évreux, l'occupation commence.
La Gestapo s’installe dès juin 1940 rue Dubais. L’état-major allemand, lui, prend ses quartiers boulevard Jules Janin, et le théâtre accueille le service de Propagande.
L’école de pilotage, près de l’Aéro-club de l’Eure (actuelle BA 105), fierté des Ebroïciens et réquisitionnée par l’Armée de l’Air au début de la guerre, devient une base aérienne allemande qui ne va cesser de s’étendre pendant toute la période du conflit. C’est de là que nombre d’avions de la Luftwaffe décollent pour aller bombarder l’Angleterre. Aussi, dès 1941, les chasseurs anglais s’attaquent à la base d’Evreux. Les bombardements s’intensifient en 1942 avec l’entrée en guerre des Etats-Unis.
Dès Octobre 1940 la première organisation de résistance s'implante ; c'est " Le Réseau ", animé par Gabriel Jouachim. Les affiches de la Propagandastaffel sont lacérées ; les vitrines du bureau de la main-d'œuvre volent en éclats ; les fils téléphoniques des installations ennemies sont régulièrement coupés.
En juillet 1941, Marcel Baudot, archiviste départemental, et Jean Détraves commencent à tisser la toile du réseau " Cohors-Asturie " de Libé-Nord. Cette puissante organisation est représentée par Augustin Azémia rendu à la vie civile en juin 1940, et qui a retrouvé son poste de directeur d'école. Il se montre hostile au régime de Vichy, il obtiendra une citation à l'ordre de l'armée et la médaille de la Résistance pour ses faits de rsistance armée. Il deviendra Maire d'Evreux en 1971, et décèdera en août 1977. Puis c'est le mouvement " Vengeance " qui apparaît avec André Stouls, qui donnera naissance au service de renseignements " Turma-Vengeance ". Capitaine en 1944, André Stouls dirigera la subdivision d'Evreux lors de la Libération.
En décembre 1942, une équipe de sabotage se met en place dans le cadre d'un réseau baptisé " Physician-Juggler ". Marcel Gouju et Armand Mandle qui lui aussi deviendra Maire d'Evreux en assument la direction avec MM. Lainey, Lucien Vochel (secrétaire général de la Mairie pendant l'occupation mais aussi et surtout résistant), et Vidal notamment. Ils obtiennent un premier parachutage d'armes, qui seront entreposées au Plessis-Grohan.
Dès 1942 le journal clandestin Le Patriote de l'Eure est imprimé chez Bauche avec des risques considérables. Paul Greffier, alias Roger Vidal, commence à former les Francs-Tireurs Partisans. Puis Socrate Percebois apporte à la Résistance le concours des cheminots au travers des équipes de Résistance-Fer.
Edmond Cornu est nommé secrétaire général de la préfecture de l’Eure à partir de 1942. A ce poste stratégique de l’administration territoriale de l’Etat, il intègre puis dirige le réseau « noyautage des administrations publiques ». Officiellement représentant de l’Etat, officieusement résistant, il fournira un appui considérable à la cause de la France libre en diffusant des renseignements vitaux, en fournissant des documents administratifs et en structurant des réseaux alors éclatés.
C'est ensuite l'OCM, avec le percepteur Baussant et André Surleau, qui forme des groupes para-militaires, puis l'ORA, animée par le lieu-tenant Mahieu, de La Croix-Vaubois et Fortier ; les deux premiers seront arrêtés le 23 mai 1944.
Enfin le NAP (noyautage des administrations publiques) s'appuie outre Edmond Cornu, futur préfet, sur Léon Carouge, le président du tribunal Dechezelles, le commissaire de police Chavalor, l'inspecteur de police Delrieu, Huvey, Lecanu, Duclos, et Georges Bernard (futur maire).
Toutes ces bonnes volontés finissent par se regrouper, et en janvier 1944 se constitue l'état-major départemental sous la houlette de l'archiviste Marcel Baudot-Breteuil.
La Gestapo est renforcée d'éléments venus de l'avenue Foch à Paris, et réussit de spectaculaires coups de filet. Successivement, sont appréhendés : le lieutenant Edmond Mahieu, Foliot et La Croix-Vaubois, Louis Maury, le commandant Desplats, Meslin, Valentin Abeille est abattu, ses adjoints Georges Robin et Roger Simon sont capturés. Marcel Baudot déjoue deux fois les traquenards tendus contre lui, et il va devoir changer maintes fois de lieux de séjour. Néanmoins, le combat se poursuit ; les Ebroïciens ne désarment pas.
Le 1er juin 1944, la BBC diffuse le message : " L'heure des combats viendra. " Aussitôt, Marcel Baudot, chef départemental, met en alerte toute la Résistance de l'Eure. Les responsables ébroïciens appliquent et font exécuter les consignes des plans Vert et Rouge.
Résistance-Fer multiplie les sabotages au dépôt de la gare ; les sections montent des opérations de sabotage contre les installations de la caserne Tilly, à La Madeleine, à Nétreville et aux PTT. Le PC de la résistance d'Évreux s'installe aux Ventes. Mais la pénurie d'armes d'une part (la Gestapo ayant saisi les dépôts constitués) et la stagnation du front en Basse-Normandie de l'autre, obligent les francs-tireurs à demeurer dans l'expectative.
Le 12 juin, Evreux est à nouveau durement touchée par les bombardements, en particulier celui du quartier de La Madeleine, quartier qui va payer un lourd tribut en hommes et en matériel.
Le 19 juin, une proclamation ordonne la grève générale, la destruction des ponts, le barrage des routes et le brouillage des signalisations, ainsi que l'attaque des prisons détenant des patriotes.
Le 21 juillet, les résistants d'Évreux attaquent une escouade de feldgendarmes et, le 1er août, font sauter les câbles prioritaires de l'ennemi â Boisset-les-Prévanches.
Le 14 août, ils libèrent deux de leurs camarades détenus au commissariat.
L’attaque alliée du 15 août 1944 est terrible : près de 200 bombardiers vont ensevelir la base ainsi que la Ville d’Evreux sous plusieurs tonnes de bombes.
Depuis le débarquement, le PC des résistants d'Évreux est installé au hameau des Ventes, dans une petite ferme exploitée par une brave vieille femme de soixante-dix ans, la veuve Lannesval. On y a donc installé le PC l'émetteur-radio et les réserves.
Le 16 Août les allemands surgissent dans la ferme, torturent la vieille femme pendant deux jours et le 16 Août lui passent une corde autour du cou, et l'accrochent à une poutre. Ils la lâchent, elle se débat dans le vide, une rafale de mitraillette secoue le corps pendu. Les assassins dynamitent la ferme, incendient les dépendances, et s'en vont.
Le 18 août, sur ordre de l’Etat-major allemand toutes les installations militaires et tous les dépôts de bombes et de munitions sont détruits.
Le 19, les Américains sont sur les coteaux de Saint-André et se rabattent vers Pacy.
Le 22 août 1944, une colonne américaine fut signalée à Saint-André-de-l’Eure. A 16h30, l’hôpital d’Evreux arborait un grand calicot à l’inscription anglaise « hospital ». Dans la soirée, l’armée allemande se replia. Elle fit sauter les ponts du Bois-Jollet, du Faubourg Saint-Léger et de Cambolle.
Les Forces françaises commandées par le Commandant Baudot-Breteuil, ont alors pris possession de la Préfecture et de l’hôtel de ville. Edmond Cornu signifie au préfet la fin de sa mission et prend la tête de l’Etat dans le département. A la mairie, Georges Bernard fait de même pour devenir le maire libre d’Evreux.
Dans la soirée un jeune garçon de 15 ans, Pierre Bertin, apporte un message du général américain Hobbs. Celui-ci,pensant que les allemands occupent encore la ville demande au maire l'évacuation des Allemands avant l'aube du 23. Un rapide conseil de guerre à la Préfecture, où Edmond Cornu a pris ses fonctions, décide que la réponse écrite par Lucien Vochel, secrétaire général de la mairie, ancien prisonnier de guerre évadé, membre des FFI, et futur préfet d’Ile-de-France doit être portée immédiatement au QG allié. Le nouveau préfet fournit la voiture avec le chauffeur, Herny. Socrate Percebois, Georges Bernard, Lecanu et André Stouls prennent place ; deux FFI armés s'allongent sur les ailes et, précédée d'une moto de liaison, la Renault part dans la nuit. Par La Madeleine, elle prend la route de Saint-André et approche de Melleville quand, soudain, elle saute sur une mine ! Dans le fracas de l'explosion et le nuage de poussière soulevé, l'automobile se renverse, disloquée. Stouls et Bernard sont miraculeusement éjeçtés et se retrouvent, ahuris, commotionnés, sur le bas-côté opposé, mais le chauffeur Herny est tué ainsi que le franc-tireur Marchand. Lecanu et Percebois sont blessés.
Tandis que Percebois et Lecanu, malgré leurs blessures, repartent vers Évreux chercher du secours, Stouls et Georges Bernard poursuivent leur chemin à pied. Quelques kilomètres plus loin, ils découvrent les avant-gardes américaines. On les pilote jusqu'à Osmoy, au PC du général Hobbs ; et Georges Bernard parvient, dans un anglais douteux, à informer celui-ci qu'Évreux est libéré de ses occupants. Le général offre alors du thé, des cigarettes, et... une jeep aux résistants pour les ramener en ville.
Dans la nuit les trois cents francs-tireurs de la ville se sont répartis le contrôle des accès, sur la nationale 13 près de la prison, et au Bel-Ebat, à La Madeleine, à Navarre, place Dupont-de-l'Eure, au quartier Saint-Michel, route de Conches, rue de Vernon, au bas de la côte de Parville, etc.
Il est 5 h 50 ce 23 août 1944 les Ébroïciens sont réveillés par des roulements de chenilles ; l'armée américaine traverse Évreux, et le chef-lieu de l'Eure est libre ! À 7h le général Hobbs est accueilli par Edmond Cornu, les principaux résistants et une population en liesse.
Le 27 août 1944, Edmond Cornu est officiellement installé préfet de l’Eure par le commissaire de la République de la région de Rouen. Il restera à ce poste jusqu’au 4 janvier 1946. Il n’aura de cesse, alors que la guerre mondiale n’est pas encore achevée, de travailler au rétablissement de l’ordre républicain et à la reconstruction du département.
Edmond Cornu accompagne le général de Gaulle et son ministre Pierre Mendès France en visite à Evreux le 8 octobre 1944. Le 18 mai 1945, le Maire d’Evreux, Georges Chauvin, est de retour des camps de concentration, il redevient maire jusqu'aux élections de 1947.
Le commandant Breteuil (Marcel Baudot) dont on vient de voir l'importance est nommé aux archives départementales de l'Eure qu’il dirigera pendant vingt-trois ans (jusqu'en 1948). Dès 1940, il entre en résistance pour lutter « contre le pire danger couru par notre civilisation humaniste et chrétienne ». Son action commence au sein du réseau « Libération-Nord » sous le nom de « Beaumanoir » ; en 1941, il devient chef du réseau de renseignement « Cohors Asturies » pour l'Eure ; en 1943, il est nommé chef militaire de l'Armée Secrète pour le département sous le nom de « Breteuil », puis, en juin 1944, chef des Forces françaises de l'intérieur de l'Eure. Le 8 octobre 1944, il reçoit le général De Gaulle à Évreux avec Edmond Cornu.
Il se consacre à l’Histoire de la Résistance et de la Seconde Guerre mondiale, y exerçant une grande influence, notamment en tant que secrétaire de la Commission d’histoire de la Résistance et du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Il est nommé inspecteur général des archives de France en 1948.
En 1948, Evreux sera citée à l’Ordre de l’armée avec attribution de la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre avec palme pour sa large contribution dans la lutte contre l’occupant, pour les hommes et les chefs donnés à la Résistance, pour ses blessures, pour ses ruines, pour ses deuils, pour ses héros de la lutte clandestine, pour ses nombreuses et glorieuses victimes.
Parmi les victimes de leur engagement, on compte:
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Paul Decker : jeune FFI, il est arrêté lors d’une mission et exécuté le 21 août 1944
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Florent Gourbaud : épicier ébroïcien, arrêté en mai 1944, il décède deux mois plus tard à Neuengamme.
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Herny et Marchand : ils ont sauté sur une mine alors qu’ils tentaient de joindre le commandement allié pour répondre à l’ultimatum lancé par le général Hobbes pour libérer Evreux et éviter sa destruction.
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Alberte Lanesval : âgée de 70 ans, elle a hébergé de nombreux résistants. Après avoir été torturée, elle est exécutée chez elle, aux Ventes, le 19 août 1944.
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Bernard Lauvray : fondateur du mouvement « Vengeance » dans l’Eure et haut responsable de « Turma Vengeance » dans l’Ouest, il est arrêté le 15 janvier 1944 et décède au camp de Neuengamme.
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Pierre Lefrançois : membre de Turma Vengeance, il est abattu le 21 juillet 1944 après une lutte sanglante. Gaston Levrette : agent de liaison FTP, il est arrêté et torturé devant Alberte Lanesval. Il est finalement enterré vivant le 16 août 1944 en forêt.
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Pierre Sémard : cheminot résistant, haut responsable du Parti Communiste Français, il est fusillé à la prison d’Évreux le 7 mars 1942.
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Roland Simion : jeune de la Madeleine exécuté en forêt d’Évreux lors de la libération de la ville.
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Les prisonniers d’Evreux : le 13 août 1944, avant de quitter Évreux, les Allemands libèrent une partie des détenus de la prison d’Evreux et emmènent 9 hommes en forêt, où ils seront fusillés.
Au nom de la ville d’Evreux, je tiens aussi à remercier la Ville de Grenoble, notre Marraine, qui dès 1942 alloua des aides financières et matérielles afin de permettre à Evreux de se relever, de se reconstruire. Le maire de Grenoble, Michel Destot, retenu par des engagements pris ultérieurement, ne peut malheureusement pas être présent avec nous aujourd’hui. Croyez bien qu’il en est désolé et nous adresse ses meilleurs sentiments.
Comment ne pas évoquer aussi l’amitié franco-allemande indéfectible depuis 1963 : le président Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer signèrent alors le traité de l'Élysée pour que la coopération franco-allemande devienne une réalité quotidienne. Evreux a d’ailleurs été précurseur en signant le 30 avril 1961 la charte de jumelage entre Evreux et Rüsselsheim, entre les maires Walter Köbel, maire de Rüsselsheim, et Armand Mandle, maire d’Evreux.
Cette journée de recueillement mais aussi de fête et de joie, est l’occasion pour chacun d’entre nous de rappeler notre attachement à la liberté et aux droits de l’homme, ainsi que notre reconnaissance à tout ceux qui ont combattu pour cette cause.
Par notre présence aujourd’hui, nous voulons également réaffirmer notre attachement aux valeurs de la République qui se résument dans sa devise : liberté, égalité, fraternité.
Puissent les générations futures se souvenir pour que « plus jamais ça ! ».
Vive la liberté !
Le mercredi 25 août à 09:33:47