Commémoration du 11 novembre 1918

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Discours de Michel Champredon
Maire d’Evreux, Président du Grand Evreux Agglomération

Commémoration du 11 novembre 1918
Vendredi 11 novembre 2011
à 11 h 30 à l’hôtel de ville
 
Monsieur le Préfet,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Messieurs les Porte-drapeaux,
Mesdames et Messieurs les Anciens Combattants, Résistants et Déportés,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles, militaires et religieuses,
Chers Concitoyens, Chers Jeunes d’Evreux,
 
Célébrer, 93 ans après, l’Armistice signé en forêt de Compiègne, ce n’est pas seulement se souvenir de la victoire de nos armées, des souffrances et de l’héroïsme des soldats, des douleurs des familles confrontées à la violence de la perte d’un proche, le plus souvent, jeune.
 
C’est aussi, penser notre histoire, donner du sens au présent, se rappeler que nos vies sont modelées par le terreau des évènements du passé.
La Première guerre mondiale, c’est en effet la fin d’un monde, d’une civilisation alors portée par l’optimisme des idées des Lumières, qui façonnent peu à peu les institutions, les mœurs, les arts.
Après la guerre franco-prussienne de 1870, l'Europe est apaisée, prospère, quoiqu’inégalitaire. La bourgeoisie citadine triomphe, avec l’ancienne aristocratie reconvertie, des capitaines d’industrie, des hauts-fonctionnaires, des professeurs de médecine qui constituent ainsi une élite puissante, homogène et fortunée.
Phénomène nouveau, une classe moyenne émerge. Agrégeant des petits rentiers, des cadres, des ingénieurs des entreprises industrielles, elle s’efforce de ne pas avoir à travailler de ses mains.
 
Et puis bien sûr, il demeure une masse majoritaire de la population soumise à la fragilité sociale. Ouvriers de l’agriculture ou de l’industrie, ils font face aux cadences élevées et aux incertitudes du lendemain.
Mai sleur situation s’est améliorée. Les journées de travail sont réduites à 10 heures par jour pour les trois-quarts des établissements, et à huit heures par jour pour les mineurs de fond.
Le repos hebdomadaire est acquis en 1906, même si les retraites, l’assurance-chômage ou les remboursements médicaux, pour lesquels combat le mouvement ouvrier, ne sont pas, loin de là, inscrits dans les agendas des gouvernements.
Et puis, bien sûr, aucun cadeau n’est permis aux femmes, dont les salaires sont parfois de moitié inférieurs à ceux des hommes.
Mais cette société a le parfum du bonheur, du progrès, de la confiance.
Lesdroits démocratiques progressent, les arts s’épanouissent, à Paris notamment, cœur battant et foisonnant de la modernité artistique. Les impressionnistes comme Renoir et Monet avaient ouvert la voie en étudiant la variation de la peinture en fonction de la lumière. Les cubistes, dont les maîtres sont Picasso, Braque ou Juan Gris, traitent de façon révolutionnaire les formes et éclatent la vision du réel. Le théâtre, la poésie, la sculpture et la musique explorent eux aussi des voies nouvelles.
Cette vie pétillante, cette société certes, très inégalitaire, mais de plus en plus démocratique, explose en 1914.
Car, après les premiers jours d’août 1914 et les Taxis de la Marne, les prévisions d’une victoire facile se volatilisent, en même temps que les soldats s’enterrent dans les premières tranchées.
Le front se fige, la guerre de mouvement se pétrifie dans une guerre de position où le feu, la boue, l’acier sont le quotidien cruel des soldats.
 
La bataille pour Verdun cristallisera, sur un terrain de quelques kilomètres carrés, cette fusion sanglante de l’artillerie et de l’abnégation des Poilus. Par mètre carré, songeons que 6 obus sont tombés pendant la bataille. La fameuse côte 304, qui devait sa numérotation à son altitude, 304 mètres, fera, fin 1916, 297 mètres.
La bataille de la Somme, celle de Passchendaele, celle du Chemin des Dames ont encore aujourd’hui un écho inlassable dans les consciences européennes.
Certes, aujourd’hui, il n’y a plus de survivants de la Grande Guerre. Mais la littérature, comme A l’Ouest Rien de Nouveau ou les Croix-de-Feu, ou, pour le Cinéma, Joyeux Noël ou un long dimanche de fiançailles rappellent, selon la sensibilité d’un écrivain ou d’un réalisateur, la diversité du vécu d’une guerre.
 
 
Avant que la contre-offensive victorieuse de l’été 1918 permette enfin l’arrêt des combats, 1914-1918, c’est aussi l’anxiété d’une mère, ou d’une épouse, de la lettre annonçant la mort d’un fils ou d’un père, des projets de vie commune brisés dès les premiers balbutiements, des survivants tourmentés par les combats parfois inscrits à jamais dans leurs corps.
Les gueules cassées, qui défilent le 14 juillet 1919 sur les Champs-Elysées, n’ont plus besoin de mots pour exprimer la brutalité de ces quatre années. Le rappel du sacrifice prend alors la forme des monuments aux morts, où le deuil de familles entières est, dans les villes et les villages d’Europe, à jamais gravé dans le granit. La France aura été, ainsi, avec la Serbie, le pays le plus touché puisque 1 315 000 soldats sont tombés, soit 27 % des 18-27 ans.
La première guerre mondiale, c’est aussi ces soldats jetés dans un conflit qui n’est pas vraiment le leur.
Je pense bien sûr aux populations indigènes des empires coloniaux, qui, à défaut de pouvoir vivre libres dans leur pays, auront le droit de mourir dans les tranchées du nord-est français.
En effet, ce sont plus de 135.000tirailleurs Sénégalais qui sont venus combattre sur les champs de bataille d’Europe : à Verdun, sur la Somme, au chemin des Dames, mais aussi en Orient, aux Dardanelles et dans les Balkans.
Mais ceux que nous avons nommés les « tirailleurs Sénégalais » venaient en fait de toute l’Afrique ; et particulièrement des provinces de la future Haute Volta. Admirables de courage et de dévouement, ils ont été, aux côtés de leurs frères d’armes de métropole, les artisans de la victoire.
Parmi les nombreux faits d’armes de la Grande Guerre, l’un des plus connus est à l’actif des soldats coloniaux qui, le 24 octobre 1916, reprirent à l’ennemi le fort de Douaumont.
Le 43ème Bataillon de tirailleurs Sénégalais prenait part à cette brillante victoire, qui eut un retentissement dans le monde entier, et sonnait le glas de la supériorité militaire allemande sur le front occidental. Pour cette action, le 43ème Bataillon de tirailleurs Sénégalais recevait la croix de Guerre avec palme.
Duran ttoute la guerre, les troupes coloniales se sont ainsi distinguées par leur vaillance sur tous les champs de bataille, mais elles ont également payé un lourd tribut : 30 000 tirailleurs sénégalais ont en effet donné leur vie pour la défense de la patrie.
Ainsi, nous pouvons regretter que leur reconnaissance ait été si tardive ; puisqu’il a fallu attendre la sortie du film « Indigènes » en 2006 pour que leurs pensions soient, enfin, alignées sur celles des anciens combattants français.
Des combattants français qui ont, aussi, marqué notre Cité.
Pas très loin d’ici, dans le quartier Tilly, il y a l’ancienne caserne du 7e régiment des chasseurs à cheval.  Ce régiment, qui appartenait à la 5e division d’infanterie, tenait garnison à Evreux à la veille de la guerre en 1914. Le récit de sa participation à la première guerre mondiale peut se lire comme le journal des combats de la Grande Guerre. De la première bataille de la Marne au chemin des Dames, de Verdun à la seconde bataille de la Marne, il aura en effet participé aux grandes luttes de l’armée française. Et, comme il est écrit sur la plaque commémorative de la caserne Tilly, beaucoup ne revinrent pas de ces combats.

Je parlais tout à l’heure de l’art pictural, reflet coloré de décennies optimistes et imaginatives d’avant 1914.
 
Les quatre ans de guerre, en 1918 en constitueront une matière aussi nouvelle que sidérante.
Otto Dix, peintre allemand engagé dans l'artillerie de campagne allemande, qui dira que « personne n’a vu comme moi la réalité de cette guerre, les déchirements, les blessures, la douleur ». 
En mai 1915, Fernand Léger, peintre français, pionnier du cubisme, est en Argonne et écrit à un ami « Cette guerre-là, c’est l’orchestration parfaite de tous les moyens de tuer, anciens et modernes. C’est intelligent jusqu’au bout des ongles (…). Nous sommes dirigés d’un côté comme de l’autre par des gens de beaucoup de talent. C'est linéaire et sec comme un problème de géométrie. Tant d'obus en tant de temps, sur une telle surface, tant d'hommes par mètre et à l'heure fixe en ordre. Tout cela se déclenche mécaniquement. C'est l'abstraction pure, plus pure que la Peinture cubiste "soi-même".
Dessins et aquarelles tirent parti de ces accointances. Léger figure alors des hommes-robots déshumanisés, serviteurs de machines qui les écrasent. Il relève les formes éboulées des ruines et les lignes brisées d'un avion abattu.
D’autres peintres - Nevinson, Severini, Lewis, Nash, Grosz - comprennent, comme lui, que la guerre moderne doit être peinte de manière moderne.
Le temps du réalisme héroïque et des allégories patriotiques n'est plus. A l'explosion des obus, à la toute-puissance de l'artillerie, à la guerre totale, il faut des transcriptions, et non plus des imitations.
Il faut que les lignes se brisent, que les couleurs éclatent, non pour représenter les détails du combat, mais pour donner à sentir sa violence inhumaine.

Mesdames et Messieurs,
A la onzième heure, du onzième jour, du onzième mois de 1918, un clairon a donc retenti.
L’Europe, dévastée, s’accrochera quelques années à l’idée que l’expérience totale de 1914-1918 constituait le chapitre ultime des guerres européennes. Ce devait être la « der des der ».
Ce rêve, nous en connaissons la conclusion dramatique. Dénonciation de la Guerre d’Espagne et bientôt superbe anticipation de la deuxième guerre mondiale, le Guernica de Picasso est sans appel. Il nous dit la Guerre de manière superbe et tragique.
Souvenons-nous donc, encore aujourd’hui, de cet Armistice, pour lequel auront tant patienté nos soldats, rappelons-nous cette Première guerre mondiale qui marquera la fin d’un monde, et le début de ce que l’historien britannique Hobsbawm appellera le " court 20ème siècle "
Rappelons-nous qu’il a sans doute commencé lorsque les premières affiches, barrées de deux drapeaux tricolores, appelaient à la mobilisation générale dans les villes de France.
Un cycle de violence guerrière, scandé par la Deuxième guerre mondiale, la Guerre froide et la décolonisation, s’ouvre alors, et ne s’éteindra véritablement qu’avec la chute du Mur de Berlin, en 1989.
 
Ce siècle violent, souvent sombre, magnifique de progrès et sourd de menaces, a donc connu son premier chapitre au petit matin d’une journée de novembre, dans une clairière, à Rethondes. Ne l’oublions pas.
 
Vive la République, Vive la France, Vive la Paix, et Vive l’Europe !
Michel Champredon